La recherche créative féministe

/ Pour changer le monde

 

L'événement de La Marche mondiale des femmes pour l'élimination de la pauvreté et de la violence faite aux femmes a profondément marqué notre imaginaire et notre histoire collective solidaire internationale et a stimulé énormément le renouvellement et l'affirmation de la culture féministe d'ici et d'ailleurs.

Inspirées par de telles effervescences, des artistes multidisciplinaires, des journalistes, des chercheuses, des militantes sociales privilégient des projets créatifs, collectifs et socialement engagés. De tels projets démontrent à quel point la réalisation de projets culturels poétiques, informatifs et expérimentaux, où convergent des objectifs de création, d'éducation et d'engagement social féministe, est bienvenue et appréciée par le mouvement féministe plus organisé et non formel. Plusieurs projets utilisent le moyen des nouvelles technologies pour s'approprier un cyberespace féministe, accroître leur rayonnement et favoriser un plus grand accès

Pour rendre accessible ces projets, il faut s'assurer de leur gratuité, ou de leur moindre coût et d'une animation ou d'une promotion sur mesure pour rejoindre les populations trop souvent exclues. Chaque participante et participant à ces projets vit un moment de culture et de solidarité pour le respect des droits. On est loin des industries culturelles et leurs produits vendables, rentables.

 

Lorsqu'on parle de développement durable pour cette culture créative féministe, par contre, il est restreint en plus, aux mêmes problèmes et blocages des choix de société actuel, de ressources nettement insuffisantes pour le développement social et culturel et ce, malgré les mannes ponctuelles du financement public pour développer un aspect ou un autre, rentable politiquement selon la conjoncture, comme c'est le cas du financement pour l'accès aux nouvelles technologies actuellement ou comme ce le fut pour le développement des médias communautaires au Québec fin des années soixante-dix.

 

Les choix de société pour favoriser le développer des ressources éducatives, créatives engagées socialement, leur richesse et leur diversité identitaire et culturelle sont à défendre et à promouvoir. Dans un contexte de survie, de compétition / production, de restriction budgétaire, de contrôle et contraintes administratives, de découragement des initiatives novatrices, les projets ouvertement critiques socialement et créatifs sont minés, ignorés, exclus. Ils ne sont pas rentables économiquement, ni politiquement pour nos gouvernements. Les effets de réelles volontés politiques de développement durable auraient des conséquences extraordinaires à long terme pour l'exercice et le respect des droits démocratiques et fondamentaux. Favoriser les initiatives créatives et solidaires permet d'envisager un développement durable, tant au plan local et international, une grande richesse pour le développement humain. Que nos choix de société favorisent ce qui est rassembleur, novateur et solidaire. Une utopie réaliste.

 

Souvent les discours politiques invitent à l'implication citoyenne mais dans les faits, les projets créatifs et critiques qui émergent des milieux, de leurs particularités physiques, géographiques ou culturelles ne correspondent pas aux priorités de la société de production capitaliste, de consommation et de divertissement, basé sur le profit, sur l'exclusion et la non reconnaissance des droits fondamentaux de toutes et tous. Les militances, l'implication bénévole, les solidarités, les partenariats permettent de poursuivre de tels projets hors jeu. Contribuer a consolider des réseaux solidaires de toutes sortes de façon. Les avancées pour un mieux être et une meilleure qualité de vie renforcent ces réseaux, lorsqu'un comité, un organisme est mieux positionné politiquement, socialement, économiquement, lorsqu'une population peut influencer les lieux de pouvoir, lorsqu'une citoyenne ou un citoyen a un emploi et qu'elles et ils défendent une meilleure qualité de vie en solidarité avec les personnes exclues.

 

Plus précisément, voici un projet qui témoigne des actions du mouvement féministe québécois pour contrer la pauvreté ou la violence faite aux femmes et de l'expression artistique libre des musiciennes, des artistes, des poètes, des journalistes ayant improvisé, exploré et expérimenté.

 

Une recherche créative féministe / un Manifeste pour contrer la violence faite aux femmes.

 

La réalisation d'un projet tel un Manifeste sonore et éducatif pour contrer la violence faite aux femmes suscite des considérations et des évaluations concernant la recherche créative féministe comme moyen de résistance.

Malgré ses limites, loin derrière la ligne de feu, la recherche créative féministe est une stratégie subversive et pacifiste intéressante pour remettre en question les rapports sociaux de domination en profondeur et dans des perspectives éducatives à long terme. Nos créations nous recréent une humanité constamment questionnée, renouvelée, revisitent nos identités et nos valeurs individuelles et collectives. La solidarité par l'engagement social, culturel et artistique chambardent nos vies privées et publiques. Les mots amours, droits, libertés ou solidarités existent parce qu'on les a inventés pour exister, pour changer le monde, pour s'humaniser. La création solidaire pour l'égalité des droits et libertés peut transformer notre vision, peut changer le monde. Notre force collective de changement est une réalité palpable, à la portée de toutes et de tous pour peu qu'on se joigne.

La création et la résistance féministe ont permis au cours des années de remettre en cause la normalisation ou la légitimation de violence masculine contre les femmes. Si des artistes développent la recherche créative féministe, ceci implique qu'elles travaillent en interaction avec les groupes de femmes pour lutter contrer les pratiques sexistes et misogynes existantes, pour contribuer à créer une nouvelle éthique égalitaire entre les femmes et les hommes et dans l'ensemble des rapports sociaux et pour mettre au point des services ou des projets solidaires destinés spécifiquement aux femmes.

Comme on le sait, les artistes manquent dramatiquement d'appui pour diffuser des expressions artistiques libres et solidaires, dans le but de les partager et de susciter un intérêt pour une culture féministe et pacifiste ayant d'autres objectifs que la compétition, la performance, que de rencontrer les exigences de l'industrie, du commerce, ou de la tradition. Les productions artistiques ayant une autre fonction que celle du divertissement et un autre rôle social que l'expression d'un groupe culturel particulier sont peu favorisées. Peu de possibilités d'intégration s'offrent pour ces productions artistiques ayant des intentions et des contenus qui mettent l'accent sur la créativité, l'expression personnelle et l'expérimentation, mais aussi en lien avec les mouvements sociaux pour un changement de société juste et égalitaire. L'intérêt est de joindre des objectifs de création, d'éducation et d'engagement social féministe en un projet culturel poétique, informatif et expérimental; de proposer à des intervenantes du mouvement féministe de participer à la production d'un projet créatif et éducatif et féministe.

La création collective est privilégiée comme moyen d'intervention féministe, de conscientisation, d'éducation et de libération par plusieurs groupes de femmes. Plusieurs interventions féministes dans les groupes visent à développer un bonheur de vivre, d'autonomie, de solidarité, et le moyen de la création collective permet de développer une estime des femmes en tant qu'individue et en tant que collectivité qui peuvent changer le cours de l'histoire, de leur histoire. Les intervenantes valorisent l'épanouissement des femmes et favorisent des moments de célébrer, de fêter, de méditer en tant que femmes qui, par exemple, résistent à la violence masculine contre les femmes.

Si des recherches créatives ne développent pas de nouveaux savoirs, elles ouvrent à tout le moins la voie à l'expression artistique solidaire et au reforcement des liens. Les recherches créatives féministes témoignent d'une époque, des nombreux obstacles à l'égalité et des mouvements d'action et de pression pour changer, améliorer les conditions, adoucir les contextes sociaux et combattre l'institutionnalisation des inégalités telles la violence faite aux femmes sous différentes formes (de la traite des femmes, l'esclavage sexuel, le viol, la violence de guerre, les mutilations sexuelles, la xénophonie, l'homophobie, le racisme, le sexisme, à l'hétérosexisme; autrement dit, tout ce qui découle d'une croyance à une supériorité intrinsèque d'un groupe, qui justifie son droit à dominer un autre groupe).

Selon les circonstances facilitant la recherche et en respectant les possibilités des groupes de femmes contactés, les groupes qui ont pu participer au projet Manifeste, pour contrer la violence faite aux femmes sont : le Comité jeunes de la Fédération des femmes du Québec, le Centre d'éducation et d'action des femmes de Montréal, L'R des Centres de femmes, le Groupe d'aide et d'information sur le harcèlement sexuel au travail de la province du Québec, le Regroupement québécois des Centres d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel, el Centro Dominicano de Comunicacion alternativa de Montreal, La Maison des femmes de coeur (Ville des Laurentides). Le manifeste présente les informations percutantes que les intervenantes considéraient importantes de livrer à la population et particulièrement aux femmes, concernant la violence faite aux femmes. Également, Manifeste présente une synthèse composée d'extraits informatifs de la recherche qui proposent un survol des actions du mouvement des femmes pour contrer la violence faite aux femmes au Québec et qui témoigne de la place positive de la création dans les moyens d'action des groupes de femmes.

Les artistes qui ont collaboré au CD sont les musiciennes Hélène Boissinot, Patricia Deslauriers, Maryse Poulin, et les poètes José Acquelin et Hélène Monette. La sélection des extraits musicaux de la recherche s'est établi d'après la profondeur; la force évocatrice de l'expression ponctuée de souffles d'humour ou de révolte, de solidarité et d'espoir; la pertinence avec la consigne du réconfort, et le respect des engagements féministes, la fantaisie et la grande sympathie qui se dégageaient des improvisations, expérimentations des musiciennes, des commentaires des militantes, enthousiastes, combatives qui travaillent, dans leur groupe, la notion de plaisir, de créativité collective et de solidarité. Plusieurs féministes sont très ouvertes à la création et à la fantaisie réalisée en relation avec les objectifs féministes, d'autant plus avec l'événement de La Marche mondiale des femmes pour l'élimination de la pauvreté et de la violence faite aux femmes qui stimule énormément le renouvellement et l'affirmation de la culture féministe d'ici et d'ailleurs.

Cette recherche créative féministe actualise un engagement dans les milieux communautaires et féministes en tant qu'artiste multidisciplinaire et musicienne ou autre. Elle a permis de réaliser des objectifs de création artistique en interaction avec le mouvement des femmes pour contrer la violence faite aux femmes et d'envisager la perspective de renforcer les solidarités féministes et d'amélioration des conditions sociales des femmes.

 

Concrètement cette recherche créative a servi à désamorcer dans sa conception, comme dans son processus de réalisation, les mécanismes qui consistent à détruire les solidarités sociales et féministes. Particulièrement, cette recherche créative féministe a confronté les différentes formes de terrorisme anti-féminin et anti-féministe, et a renforcé les liens entre artistes et féministes, entre le social et le créatif, la création et la subversion, l'expression artistique et la résistance sociale, le ludique, le festif, l'éducatif pour plusieurs participantes et participants.

Manifeste témoigne donc des actions du mouvement féministe québécois pour contre la violence faite aux femmes mais également de l'expression artistique libre des musiciennes et poètes ayant improvisé et expérimenté. Des objectifs de création artistique ont été plus ou moins atteints : intégrer une mixité de textures, structures sonores, de citations, de motifs musicaux du système tonal, ou d'ambiances d'inspiration jazz, de textes poétiques, dans un langage simple et cohérent pouvant exprimer solidarité et réconfort; rapailler les voix féministes éparses du mouvement pour contrer la violence masculine contre les femmes, les voix des sans-voix désinformées de la population, les voix ignorées des femmes victimes de violence, les voix marginalisées des artistes musiciennes expérimentales, improvisatrices, des poètes.

Loin de faire une synthèse exhaustive de savoirs spécifiques du mouvement des femmes, le Manifeste présente plutôt des éléments clés pour comprendre et agir contre la violence faite aux femmes : les définitions de la violence faite aux femmes, l'identification des causes socio-politiques et des inégalités systémiques, les rapports de domination, la situation défavorisée des filles et jeunes femmes, le harcèlement sexuel au travail et la responsabilisation des employeurs du climat de travail, la démystification du féminisme (les moyens de la solidarité, de la dénonciation, de contre-éducation pour intervenir) et des préjugés concernant la violence faite aux femmes (qui responsabilise les victimes, déplace la responsabilité, déshumanise les victimes, attribue la culpabilité aux victimes, donne une perspective faussée sur les conséquences de la violence, la surabondance d'information violente qui désensibilise graduellement et qui a pour effet que la violence deviennent presque naturelle, qui éduque aux rôles sociaux masculins et féminins différenciés créant et confortant chez les femmes et les hommes deux attitudes opposées face à la violence). Manifeste comprend également un texte de création en deux parties l'une "Manifeste. Pour..." et l'autre "Ça va faire" qui explore plusieurs éléments clés pour comprendre et agir pour changer le monde.

Toutes les réalités et les questionnements que ce projet a soulevés, motivent la poursuite de recherches créatives féministes et de contacts directs avec les femmes qui interviennent pour changer une situation de discrimination et d'injustice subit par les femmes, pour renforcer leurs luttes pour intégrer des politiques destinées à mettre fin à l'inégalité du pouvoir, au sexisme des forces de police, des services sociaux, des autorités judiciaires, et pour que les communautés minoritaires ne soient plus traitées inéquitablement par la police et les pouvoirs judiciaires.

Forte de l'appui financier de l'ICREF, de la concrétisation de cette recherche créative féministe et des nombreux contacts faits par son entremise, Manifeste a été présenté sous différentes formes lors des activités de la Marche mondiale des femmes contre la pauvreté et contre la violence faite aux femmes : par l'animation de deux ateliers de création et de prise de parole "Manifestive", pour réaliser un manifeste collectif sur place, concernant les thèmes de la Marche; le CD Atelier 2000, par une participation à l'organisation d'un spectacle multiethnique "Solidaires avec les femmes du monde" et en tant que musicienne, une performance inspirée de la pièce "La violence faite aux femmes est inacceptable" (dite par des femmes d'origines ethniques diverses dans plusieurs langues) et une participation à la soirée bénéfice de la revue Féminétude, en tant que poète et musicienne improvisatrice accompagnant les autres poètes.

Lors de la recherche, la cueillette de données, de documents a été importante pour baser le projet créatif et éducatif. Ces documents sont déposés au CDEACF qui pourra ajouter à sa collection de nouveaux documents s'il en est, peu ou pas accessibles au public à cause du tirage limité, notamment à la documentation du Centre d'éducation et d'action des femmes dont l'une des actions privilégiées est de produire des créations collectives. Le CD Manifeste a été distribué gratuitement entre autres, dans des centres de femmes et des groupes de femmes par l'entremise du Regroupement québécois des Centres d'aide et de lutte contre les agresssions à caractère sexuel, de la Fédération des ressources en hébergement pour les femmes violentées et en difficulté du Québec, et de l'R des centres des femmes du Québec. Une copie du CD est disponible sur demande à moindres coûts (Voir le site pour en savoir plus : Http://www.lesprojetsdelabaleine.net/Manif.htm.

 

© Sylvie Chenard, Les projets de la Baleine, 1998-2001